• Martin et le monstre

    Martin et le monstre

     

              C’est le désespoir, la désolation, le bobo national. Bottezilla, le monstre sorti des tréfonds du centre de la Terre, a attaqué Trois-Rivières à quatre reprises, dévorant toutes les bicyclettes de la population. Aucune balle ne l’arrête, les mitraillettes et les canons sont impuissants contre lui. D’un coup de queue, il envoie un bataillon complet dans la rivière Saint-Maurice. Nul ne sait quand Bottezilla surgira de sa cachette pour se nourrir de nos bicyclettes. L’échevin de Sainte-Marguerite en a parlé avec le premier ministre et le tambour-major en chef de l’armée du Canada, et tous se disent impuissants devant la menace de Bottezilla. Dans un soupir commun, ils constatent que seul le Cycliste masqué pourra mettre fin à ce drame inqualifiable.

              Me voici ! Oui ! C’est moi, Martin Comeau, neuf ans, fils de Carole et de Romuald Comeau, petit-fils de Roméo Tremblay ! En apparence, je ne suis qu’un enfant comme les autres, avec mes chaussures de sport et ma casquette des Yankees, mais, en réalité, je suis le Cycliste masqué ! Le héros trifluvien, le défenseur de la veuve, de l’orphelin et de ma sœur Yvette, l’invincible mystérieux qui a déjà sauvé la ville d’une invasion de sauterelles mangeuses de beurre d’arachide, de l’attaque aérienne de l’armée communiste et de Polly, la perruche devenue géante suite à son exposition aux rayons de la mort du démoniaque docteur Étrangus, le savant fou qui voulait devenir maître de l’univers. D’où me viennent mes pouvoirs infinis de justicier ? De mon masque! Il ressemble à n’importe quel masque trouvé dans une boîte de Cracker Jacks, mais en réalité, il est un don du Suprême qui m’a dit : « Va, Martin ! Porte ce masque et rétablis la justice ! » En retour, je ne dois pas révéler le secret du masque, ni la véritable identité du Cycliste masqué. Pas même à mon papa et au curé Chamberland.

              Voyant la situation intenable de la jeunesse trifluvienne, je sors mon masque, caché dans une boîte à souliers dans le fond de mon placard. Je le mets et sens toute la puissance infinie descendre le long de ma colonne vertébrale et de tous mes tibias. Je saute sur ma bicyclette et mon instinct me guide vers Bottezilla. Comme il est laid ! Il a la peau verte, pleine de gales mauves, des yeux rougis de sang, des pattes palmées, un nez crochu et une mauvaise haleine. Il ressemble un peu à Gladu. Mais, au fond, ce monstre me fait un peu pitié.

              En me voyant, il rugit en stéréophonie, cherchant à m’effrayer. Je donne un coup de pédale et grimpe le long de son dos. Je me pends à une de ses oreilles – je n’ai pas parlé de ses oreilles ? Très laides aussi – pour me jeter sur son nez et le regarder droit dans les yeux. « Bottezilla ! Pourquoi manges-tu les bicyclettes des petits enfants ? » Il me répond, ce bêta, que c’est parce qu’il a faim. Il rugit à nouveau et tente de me faire tomber. Soudain, il aperçoit ma bicyclette et se lèche les babines. Cet idiot s’y casse une dent, n’ayant pas pensé que la bicyclette du Cycliste masqué est protégée par un champ magnétique. « Ayoye ! » crie-t-il, en se mettant à pleurer. Oui, il me fait pitié.

              Le masque me donnant aussi le pouvoir de toutes les connaissances, je constate que cette bête est un Erectus Bicyclitus, une race très rare se nourrissant exclusivement de bicyclettes. Il pleure encore et est mort de peur face à mes pouvoirs. Je me sers de mes dons pour changer son menu et lui offre un arbre. Comme il adore ce nouveau mets, il s’enfuit vers le Grand Nord où il pourra déboiser gratuitement de grands territoires qui seront offerts aux pauvres de la colonisation.

              Oui ! Le Cycliste masqué a encore fait le bien, permettant à tous les enfants de Trois-Rivières de circuler à bicyclette en toute sécurité dans nos rues. Alors que tous les dignitaires cherchent le Cycliste masqué pour le remercier et le décorer, ils ne trouvent évidemment personne. Et moi, je ne suis qu’un petit Martin Comeau de la rue Pelletier, s’apprêtant à un autre magnifique samedi de congé.

              « Lève-toi, paresseux ! Il est presque huit heures et demie.

              - Oui, m’man ! Ah ! un autre beau samedi !

              - Non, il pleut.

         - Il pleut ? Comment ça, il pleut ? C’est interdit ! Je ne veux pas ! »  

    Mario Bergeron, Contes d'asphalte, 2001, pages 455-456

    CHANSON DU JOUR : La piste cyclable, Plume Latraverse


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