• Martin et le hockey

             

    Martin et le hockey

     Je serais le pire des menteurs de vous dire que je ne suis pas nerveux à l’approche d’un moment aussi crucial. Ce soir, le sort du peuple canadien-français repose sur mes épaules. Je ne peux trahir la confiance de Maurice et, pire que tout, si j’échoue dans ma mission, mon père va me priver de dessert pendant une année.

              Il y a les réflecteurs, la foule hurlante, les caméras de la télévision, les microphones de la radio, l’enceinte du grand Forum et je me sens pourtant seul au monde, mon chandail des Canadiens sur les épaules, mes lourdes jambières près de mes patins. Soudain, Toe s’approche et me donne un Coca-Cola en posant paternellement sa grosse main sur mes épaules : « Petit, si Maurice s’est déplacé pour te chercher, ce n’est pas pour rien. Aie confiance. Mais ne nous laisse pas tomber ! » Non, jamais ! Pas un seul Toronto ne marquera contre moi! La coupe Stanley va demeurer dans la province de Québec !

              J’attache mes patins, enfile mes jambières, prends mon bâton, mets ma tuque et dis à Jean, à Dickie, à Doug, à Henri et à Boum Boum : « Allons-y, les gars ! On va les terrasser, ces Toronto du diable ! » Me voilà approchant de la glace, alors que l’annonceur prend son micro pour hurler : « Ce soir dans les buts des Canadiens, Martin Comeau, de Trois-Rivières ! » La foule demeure indifférente. C’est si ingrat de devoir remplacer Jacques, blessé par un énergumène du Toronto. Que pouvaient faire nos Habitants sans leur gardien miracle ? Le remplacer par le meilleur ! Et Maurice Richard est venu lui-même à Trois-Rivières, dans la rue Pelletier, pour me dire que j’étais l’homme de la situation. J’ai d’abord hésité, car la partie a lieu le mercredi soir et que j’ai un examen d’arithmétique à l’école le jeudi matin. Cependant, mon papa et Maurice se sont rendus voir le frère directeur pour lui expliquer la situation. « Il passera son examen à quatre heures. Si les Canadiens ont besoin de lui, c’est son devoir de patriote de répondre à la demande du Rocket. Je ferai brûler cinq lampions pour souhaiter bonne chance à votre fils, monsieur Comeau. »

              Pendant l’exercice, Boum Boum fracasse son bâton sur les rondelles projetées en ma direction. Elles arrivent à huit cents milles à l’heure et je n’ai qu’à tendre mon gant pour les arrêter. Et voilà ! Le tour est joué ! À l’autre bout de la patinoire, je vois les Toronto s’échauffer. Comme ils sont laids ! Je suis certain qu’il y a des communistes parmi eux. La partie débute ! Tout de suite un des atroces s’empare de la rondelle et fonce vers moi, la bave coulant de sa bouche répugnante. Il tente de me déjouer et j’ai deviné sa tactique. Je passe la rondelle à Jean-Guy, qui l’envoie à Maurice qui s’envole, lance et compte ! Pas mauvais ! J’ai déjà une passe à ma fiche ! Soudain, un Toronto donne un coup de couteau à Doug avant de lui enlever la rondelle. Le grand écart et Comeau bloque ! Un autre Toronto assomme Dickie et se pointe en ma direction. Je le reconnais. C’est le grand Mahopliche, celui qui n’aide pas les vieilles dames à traverser les rues. Et Comeau bloque miraculeusement ! Voilà Maurice qui déjoue tout le monde, mais le gardien du Toronto ose bloquer son tir obus. Un à zéro pour nous ! Troisième période ! La foule m’acclame à chacun de mes arrêts ! La coupe sera à nous dans cinq secondes ! Mais soudain, Mahopliche revient à la charge, lance ! et compte…

              « Maudit ! Martin ! Sors de la lune ! C’était facile à bloquer !

              - Hein ? Quoi ?

              - Regarde qui a marqué ! Le petit cousin de Gladu ! Il a quatre ans et a lancé si faiblement que même ta sœur aurait pu l’arrêter !

              - Excuse, Richard…

              - Tu vas nous faire perdre !

              - J’ai dit que je m’excuse !

              - On s’excuse pas, on fait attention ! »

    Mario Bergeron, Contes d'asphalte, 2001, pages 383-384

    CHANSON DU JOUR : Maurice Richard, par Pierre Létourneau


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :