• Martin et la guerre

    Martin et la guerre

             

    Voilà plusieurs jours que mes camarades et moi pataugeons dans la boue, subissons de lourdes pluies violentes et d’effrayantes bourrasques. Nous sommes transis de froid, affamés et surtout effrayés. Oui ! Effrayés ! De cette peur indescriptible qui, sans cesse, nous torture l’estomac et nous serre la gorge, de cette crainte qui fait sursauter pour tout et pour rien. Malgré ces conditions inhumaines, mes camarades et moi n’avons en tête que les ordres à suivre, ne portons dans nos cœurs que la noblesse de notre tâche. Les armes à la main, le casque bien vissé sur nos têtes fiévreuses, la baïonnette sur le qui-vive, nous avançons prudemment dans cette jungle sans fin, sachant qu’à tout moment un Allemand pourrait surgir et nous faire trépasser avec un sadisme inqualifiable. Comme cette guerre est cruelle ! Elle m’a arraché à ma famille, à ma ville, à ma province, à mon pays ! Malgré ces intolérables douleurs, je suis fier de participer à notre cause juste afin de libérer ces pauvres peuples des menaces de l’oppresseur boche.

              Soudain, un coup de feu isolé tranche la nuit froide et je vois Richard, mon meilleur ami, se tenir l’épaule, puis s’effondrer avant de rouler dans les hautes herbes. Mes camarades et moi devons demeurer calmes, ne pas signaler notre présence, malgré notre douleur de voir un des nôtres crouler sous cette balle nazie. Je garde ma main gelée sur ma mitraillette chaude et des larmes humides et silencieuses coulent sur mes joues, car j’entends Richard râler sa souffrance, à quelques pas de moi. Il n’est pas mort. Dieu soit loué ! Mais si ses gémissements persistent, il attirera les Boches vers nous. Il faut tenter quelque chose ! Faire une sortie ! Mais comment ? On sent l’ennemi si près de nous, sans pourtant jamais le voir. Peut-être sommes-nous à portée de sa mire ! Je regarde mes camarades d’un œil interrogateur et je vois qu’ils pensent comme moi. Puis, à notre grande stupéfaction, nous voyons Richard bouger, ramper vers nous, s’accrochant aux branches, subissant un terrible calvaire à chacun de ses efforts surhumains. Quel courage ! Il parvient jusqu’à nous. Mes camarades lui portent secours. La balle a transpercé son épaule et le sang coule encore. Il oublie sa douleur et reprend place près de nous, conscient de son magnifique devoir de soldat.

              Nous ne pouvons plus demeurer dans ce boisé ! Il nous faut rejoindre nos alliés ! Sont-ils prisonniers des ennemis ? Tués ? Nous nous traînons dans la boue, l’arme à la main, le regard perçant, à l’affût de chaque bruit suspect. Richard, à bout de force, s’évanouit et je dois le transporter sur mon dos. Nous devons arrêter et lui faire un bandage. Puis, une ombre passe à toute vitesse près de nous. Un ennemi solitaire ! Sans doute celui qui a visé Richard. Junior s’apprête à le tirer, mais je lui fais signe de ne pas commettre une telle bêtise qui alerterait les Allemands. Nous sommes en territoire ennemi, il ne faut pas l’oublier ! Combien sont-ils ? Dix mille ? Trente mille contre quatre ? Les heures passent. Nous aimerions tant pouvoir nous assoupir et nous reposer ! Nous avons tellement faim !  Notre situation critique nous empêche de rêver au confort de la caserne.

              Soudain, venant d’on ne sait où, un cri de femme parvient jusqu’à nos oreilles. Une femme ! Pauvre paysanne ! Seule en plein territoire ennemi ! Que vont lui faire les Allemands ? Nous n’osons pas y penser ! Notre devoir de soldats et d’hommes est de lui porter secours. Junior fait un pas en ce sens, quand Daniel l’arrête promptement. «C’est peut-être une ruse pour nous faire sortir de notre trou. » Oui ! Il a raison… Et pourtant, ce cri ! Cette voix de femme ! Si insistante ! Elle est au désespoir ! Il faut lui venir en aide ! Ce cri ! Ce cri ! Je l’entends trop bien, cette voix de pauvre femme : « Martin ! Viens souper ! »

              « À ta place, j’irais tout de suite. Elle va peut-être se fâcher.

              - T’as raison, Richard. C’est dommage. On avait une bonne guerre.

              - De toute façon, si ta mère t’appelle en premier, les nôtres ne tarderont pas à le faire. C’est bon pour la bande à Gladu aussi.

              - On continuera demain. Elle n’est pas finie, cette guerre ! Moi, je vous le jure !

              - Peut-être qu’on pourrait la continuer après le souper ?

     Je ne sais pas. Je vais le demander à maman et si je peux, je te téléphone.

         - D’accord ! Salut, Martin !

              - Salut, Richard ! Salut, Junior ! Salut, Daniel ! »     

    Mario Bergeron, Contes d'asphalte, 2001, pages 257, 258, 259

    CHANSON DU JOUR : La guerre 14-18, Georges Brassens


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