• Martin et l'hiver

    Martin et l'hiver

             

     Je monte. Je monte. Je monte. Depuis dix jours, je ne fais que monter, grimper, gravir. Il ne faut jamais regarder vers le bas, de crainte d’être étourdi par l’ivresse de la profondeur du gouffre. De toute façon, je suis sur un point de non-retour. Quand je descendrai, je devrai le faire par l’autre versant. Cette ascension est physiquement éprouvante. La faim me tenaille et mes minces vivres gèlent au contact de l’air glacial de ces hauteurs. De ma bouche s’enfuient les vapeurs de mon haleine, se transformant immédiatement en glaçons. Quelle souffrance ! Mes pieds tordus sont fatigués par cette incessante marche, mes mains combattent à chaque instant pour ne pas se raidir sous la froideur atroce. Mes cils sont de givre, le toupet de mes cheveux est devenu cassant. Mes gants, ma tuque, mes bottes, mes lourds vêtements semblent superflus pour me protéger contre l’ennemi nordique.

              Et pourtant ! Quelle sensation exaltante ! Si le sommet approche trop lentement d’heure en heure, mon cœur sait que je vais l’atteindre et qu’alors j’aurai la tête près du plafond du ciel, que le Divin et moi serons nez à nez pour contempler la grandeur de la nature blanche. Mais voilà qu’une rafale fouette soudainement mon sang durci. Je m’accroche ! Je me cache le visage ! La bourrasque veut ma mort ! Est-ce ma fin ? Non ! Les éléments destructeurs n’auront jamais ma peau ! Je résiste, puise une énergie désespérée du fond de mon courage. Cette épreuve est harassante ! Deux heures qui me paraissent des mois ! Le démon passé, je ne dois pas demeurer immobile ! Vite ! Je monte ! Je monte ! Toujours plus haut, plus loin, plus près du sommet ! Mes membres affaiblis par cette épreuve me supplient de leur laisser un répit. Non ! Il faut continuer, car bientôt la nuit nous enveloppera.

              Je ne peux trouver un endroit où planter ma tente et prendre un repos si mérité. Dois-je à nouveau dormir d’un seul œil, gardant l’autre ouvert pour guetter la sournoiserie du froid pouvant à jamais me paralyser sous la neige ? Quelle nuit effroyable ! Au matin, je croque dans un biscuit gelé, mastiquant avec peine, quand, soudain, une autre bourrasque hurle sa menace et me gifle avec une violence inouïe, picorant mes yeux, me plantant ses aiguilles dans les flancs ! Je n’en peux plus ! Je n’en peux plus !

              « Dépêche-toi, Martin ! Tu retardes tout le monde !

              - C’est trop haut, Richard ! Je ne peux pas monter plus haut ! Et c’est trop froid !

              - T’as promis, Martin Comeau ! Tu vas voir qu’après la première fois, tu vas être pressé de remonter.

              - C’est si haut…

              - Grouille ! »

             La glissoire de bois du parc Sainte-Marguerite est la plus haute au monde, du moins à Trois-Rivières. Tout le monde vient de loin pour la regarder. Le dimanche, il y a des étrangers de villes très lointaines comme Shawinigan et Nicolet qui arrivent pour l’essayer. Moi, depuis longtemps, je l’observe comme le défi de ma vie. Quand j’y aurai glissé une fois, je serai un vrai homme et plus rien ne me fera peur. Elle est si haute ! Au moins un million de pieds !

    Mario Bergeron, Contes d'asphalte, 2001, pages 361 et 362

    CHANSON DU JOUR : Bertrand Gosselin : L'hiver québécois


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