• Martin et l'Histoire du Canada

    Martin et l'Histoire du Canada

             

    Mon épée dans une main, ma hache dans l’autre, je m’agenouille humblement devant le roi Jean Talon et lui promets de faire les plus grandes découvertes en son nom, d’évangéliser les Indiens, de rapporter dans mon canot d’écorce trois tonnes de peaux de castor. « Sire, je m’en vais de ce pas découvrir la Saskatchewan. » Son Altesse Jean Talon, ravie, pose sa main souveraine sur ma perruque blanche et me souhaite bonne chance.

              Mon équipe est prête depuis longtemps. À mes côtés, les valeureux aventuriers Richard, Daniel et Junior, ainsi que sœur Yvette, une jésuite courageuse qui convertira les Peaux-Rouges à notre sainte religion. Nos canots sont remplis de l’essentiel : fusils, poudre, outils, cordages, couteaux, biscuits secs, eau fraîche et tablettes de chocolat. Je porte mon chapeau de castor Davy Croquette, des bottes étanches, des sous-vêtements chauds et le beau gilet vert et rouge que ma grand-maman Céline m’a tricoté. Nous avons avec nous quelques bons Indiens pacifiques, dirigés par leur chef Grand Therrien, un guide expert des régions inconnues. Nous, les Français canadiens, devons beaucoup à ces valeureux guerriers. Ils connaissent les forêts, les plantes médicinales, les pistes d’animaux, les racines comestibles et les ingénieux canots d’écorce. Mais leur apport primordial à notre culture est la tartine au sirop d’érable.

              Comme la nature canadienne est belle et chatoyante ! En sortant de Montréal, nous tournons à droite, puis à gauche, puis à droite après le dernier village. Et nous voilà dans l’inconnu ! Nous pagayons en chantant gaiement : Envoyons d’l’avant nos gens, envoyons d’l’avant ! Ou encore : Quand la radio joue cet air-là, je me souviens d’un certain sourire ! Le chef Grand Therrien fait son intéressant en nommant tous les arbres. Sœur Yvette prend tout en note pour son futur traité de botanique. Parfois, nous nous arrêtons pour allumer un feu et cuire nos œufs, pour faire le point sur notre aventure. Mon compagnon Junior trace une carte de nos découvertes et Richard chasse quelques castors, pour passer le temps. Après plusieurs jours, le long des grands lacs, nous arrivons à un lac plus haut, que je baptise, au nom du roi, Lac Supérieur, pour le distinguer de celui découvert la veille et que j’ai nommé Lac Inférieur. Nous devons maintenant faire du portage. Après un mois, l’esprit d’équipe est toujours solide et nous chantons gaiement Vive la Canadienne, vole mon cœur vole... etc.

              Soudain, nous sentons des feuillages bouger. Nous voilà surveillés ! Bien sûr, nous sommes de braves coureurs des bois remplis de paix et désireux de donner des signes de notre bonne volonté. Nous devons quand même demeurer sur nos gardes, car les tribus indiennes, ne connaissant pas les bienfaits de la civilisation trifluvienne, se montrent parfois hostiles aux visages pâles, comme nous l’ont appris nos Saints Martyrs canadiens massacrés par ces indigènes.

              Les voici surgissant des broussailles ! Oh, quel peuple primitif ! Pieds nus, vêtus de pagnes, une raie de cheveux au milieu du crâne, des plumes autour du cou, sans oublier leurs terribles arcs et flèches. Je m’avance vers celui qui semble être leur chef et dis en souriant : « Bonjour ! Je suis Martin Comeau, explorateur et coureur des bois au nom du roi Jean Talon. Nous allons à la découverte de la Saskatchewan. Avez-vous des peaux de castor à nous échanger ? On a des beaux colliers de pop-corn à vous donner en retour. On vient aussi vous convertir au petit Jésus. Vous verrez, Jésus est très bon, surtout dans le temps des fêtes ! »

              Évidemment, le chef demeure de marbre, n’ayant rien compris à mon explication. Grand Therrien s’avance et fait des signes d’amitié avant de leur parler dans leur dialecte. « Visage pâle Comeau, ce sont des guerriers de la terrifiante tribu Gladu. Ils ne veulent pas de vos affaires et nous donnent une minute pour déguerpir de leur territoire sacré, sinon couic ! » La tribu des Gladu ! J’ai beaucoup entendu parler de ce peuple inconnu. Ils ont la réputation d’être hypocrites et de ne pas tenir leur parole. Très à propos, ils nous attaquent après trente secondes, après nous avoir accordé une minute ! Quelle lâcheté ! Pas le temps de charger mon fusil à eau ! Me voilà prisonnier, alors que se sauvent à toutes jambes Richard, Daniel et sœur Yvette. « Ne vous inquiétez pas, sieur Comeau ! Nous retournons aux Trois-Rivières chercher du renfort ! » Pourvu qu’ils fassent vite…

              Grand Therrien, mon compagnon Junior et moi-même sommes attachés à des poteaux et assistons à la danse de torture des Gladu. Je prie Jésus, pense à Sa Majesté et à mes bons parents, en essayant de ne pas songer aux supplices qui me guettent. Ils vont nous arracher les ongles, nous brûler les yeux, nous percer la peau, nous faire subir la bastonnade, nous lapider et, surtout, ils vont mettre des pétards à mèche au bout de mes chaussures.

              « Gladu ! T’es malade ! Arrête! Tu vas brûler mes souliers et mes culottes !

              - Tais-toi, visage pâle.

              - Gladu ! Je ne ris plus ! Ôte ces pétards de mes souliers ! Tu vas blesser quelqu’un ! Et quelqu’un qui pourrait être moi !

              - C’est bien toi, ça, Comeau plein de crottes de castor ! Tu chiales pour jouer à l’histoire du Canada et tu ne veux même pas le faire pour vrai ! 

    Mario Bergeron, Contes d'asphalte, 2001, pages 477 à 479

    CHANSON DU JOUR : Les Cailloux et Envoyons d'l'avant nos gens


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