• Martin et l'automobile

     

    Martin et l'automobile

              Je suis prêt. Tout à fait prêt. Je suis passé par le confessionnal, j’ai parlé au curé, rédigé mon testament, fait mes adieux. Ce métier est si cruel qu’il vaut mieux prendre ses précautions, au cas où cette course serait ma dernière. Je devrais pourtant être habitué de vivre avec ce danger, mais j’ai tout de même du mal à m’y faire. Bien sûr, l’adulation des foules représente une grande compensation, tout comme les voyages et l’argent gagné. Dix millions de dollars pour ma dernière course ! C’est beaucoup, mais le public ne voit pas tout mon travail de préparation avant chaque compétition. Derrière moi, il y a une équipe complète qui besogne avec dévotion : la secrétaire, mon responsable de la publicité, les entraîneurs, les conseillers et surtout les mécaniciens. Ah, ces magiciens de l’outil ! Ces rois du tournevis ! Ces princes de la pince ! Leur travail est purement extraordinaire. Ils vérifient constamment les freins, la suspension, la pédale d’accélération. Chaque boulon est examiné à la loupe. Fort beau, mon bolide, sous les flashs des photographes ! En réalité, plus que beau : il est efficace. Lui et moi ne formons qu’un corps.

              Voici enfin le moment du grand départ. Nous nous levons pour entonner l’hymne national. Le coureur communiste, à mes côtés, fait une grimace à mon drapeau. Quelle audace ! Il est mon pire ennemi, ce Gladuvostok ! Champion de sa Russie païenne, le voilà à Trois-Rivières dans le but de me ravir la couronne de champion du monde. Le président, le premier ministre, le député, le maire, l’échevin et mon père me l’ont dit cent fois : « Martin, ne laisse pas la coupe tomber aux mains de ce rouge. »

              Et c’est le départ ! Le casque solidement enfoncé sur ma tête, les mains gantées, la combinaison couvrant tout mon corps, mon pied botté pèse sur l’accélérateur et me voilà transformé en flèche sur la piste infinie. Je suis calme. Je laisse les débutants s’exciter et prendre l’avance au premier tour. Les pauvres bougres se rendront compte qu’une course automobile est avant tout une épreuve d’endurance et qu’il faut se servir de son intelligence. Les premiers tours servent à bien examiner les tics des adversaires, à connaître comme il faut les qualités et les défauts de la piste.

              Après le centième tour, on commence à séparer les hommes des enfants. Me voilà sur ma lancée ! La tension monte ! Le moteur vibre ! La piste s’enflamme ! La foule scande mon nom en agitant des fanions ! Les courbes sont dangereuses et apparaissent à la vitesse, oui, à la vitesse de l’éclair ! Malgré tout, je garde mon sang-froid et débouche mon thermos de jus d’orange pour me donner les forces nécessaires à mon triomphe. À la fin du deux-cents quarante-troisième tour, Gladuvostok me talonne et cherche à me faire perdre contenance en appuyant sur son klaxon, pendant que l’arbitre a le dos tourné. On reconnaît là les tactiques déloyales des communistes. Maudit Gladuvostok sale. Malgré tout, je garde les mains à mon volant et les pieds sur la pédale. Je le double, il me double, je le double, etc. Une lutte sans fin !

              Dans la foule, je vois les femmes à genoux, priant pour ma victoire. À chaque tournant, ma sœur Yvette me salue avec ses petits doigts roses. Cette vision fait quintupler mes forces et ma détermination. Le moteur gronde, les pistons deviennent fous. Je sens sur mon casque toute la pression causée par ce mille cinq cents milles à l’heure maintenu par ma mécanique. Soudain, Gladuvostok s’approche de moi et frotte ses roues contre les miennes ! Je perds le contrôle ! Mes pneus hurlent ! Je hurle ! La foule aussi ! Je percute le trottoir et je m’écrase avec violence dans le champ ! J’ai mal ! Si mal !

              « Tu t’es fait mal, Martin ?

              - Non, papa. Ça va.

              - Pourquoi as-tu donné un coup de volant ? Tu descendais très bien, pourtant.

              - J’ai vu une roche et j’ai eu comme un réflexe.

              - Une roche ! Avec cette boîte à savon, tu l’aurais avalée, ta roche !

              - C’est précisément ce que j’ai craint.

              - Tu t’es fait mal, mon grand homme. Ne dis pas le contraire. Ne bouge pas, papa va t’aider. »  

    Mario Bergeron, Contes d'asphalte, 2001, pages 433 et 434


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