• Martin dans l'espace

    Martin dans l'espace

    Mon roman Contes d'asphalte, publié en 2001, présente deux parties distinctes. La seconde est intitulée Roméo et le mangeur de communistes et met en vedette un petit garçon, Martin, au cours des années de son enfance, c'est-à-dire 1955 à 1963. Tous les chapitres, thématiques, présentent le même schéma : ils se terminent par un conte de grand-père Roméo et débutent par une fantaisie de Martin, où il tient le rôle d'un enfant plus grand que nature, d'un héros incomparable. Je vous présente ces douze introductions de chapitres. Vous les croiserez dans les pages suivantes. Amusez-vous bien !   

              Papa se sent fier de moi, tout autant que ma mère et grand-père Roméo, car aujourd’hui j’entre dans l’histoire en devenant le premier astronaute à m’envoler pour la mystérieuse planète Vénus. Cet honneur rejaillit non seulement sur ma famille, mais aussi sur mon pays, puisque je suis le premier Canadien français à voyager dans l’espace. Je serai aussi célèbre que John Glaise et Youri Gargarise.

              Je n’ai pas peur du voyage. Je suis avant tout un grand savant, ayant complété avec succès ma septième année B et m’apprêtant à débuter mes études classiques au séminaire Saint-Joseph, où je pourrai enfin avoir le droit d’écrire avec un vrai stylo. Je connais tous les calculs de la géographie de l’espace. Maman m’a préparé un bon goûter et j’ai fait mon approvisionnement de tablettes de chocolat pour ce long voyage. Mon copilote sera Coco, le premier singe en peluche à voyager entre les étoiles à destination de la mystérieuse Vénus. Le lancement a lieu au parc Sainte-Marguerite, devant tous les premiers ministres, le maire, les échevins, mes amis et mes parents. Le curé Chamberland bénit ma fusée, sous les applaudissements de ces dignitaires. Pendant le compte à rebours, je m’installe face au hublot pour envoyer la main aux miens. Ils semblent inquiets. Moi, j’ai confiance ! Ce n’est qu’un compte à rebours : cinq, quatre, trois, deux, un, boum ! Et voilà ! Le tour est joué !

              Je m’installe derrière le volant, les pieds soudés aux pédales d’accélération. Je siffle un air pour égayer Coco. Je songe aux autres grandes missions interplanétaires, comme Tintin qui a exploré la lune. La science a aussi prouvé que Mars est habitée par des Druf, amoureux des feux de circulation. Vénus est moins connue, bien qu’on croie que cette planète soit peuplée par des femmes très grandes et fortes, comme l’a démontré un film de Labotte et Costello.

              Je me couche à dix heures, comme promis à ma mère. Coco prend ma relève comme conducteur et je le relèverai à mon tour dès demain matin à sept heures. Notre voyage doit durer quatre jours. La Terre communique continuellement avec nous par radio. Une équipe entière d’hommes de science s’occupe des moindres détails et, comme un bon soldat, je leur rédige mes observations chaque jour. Le voyage est agréable, sinon cette parenthèse où j’ai dû affronter une petite tempête d’étoiles que j’ai pu éviter grâce à la dextérité développée au cours de mon enfance à conduire une torpédo et ma bicyclette. Parfois, pour me distraire, j’écoute un peu les chansons de CHLN. Ça met de l’entrain dans la cabine. J’aime bien les chansons instrumentales, comme celles que jouent mes cousins Charles et Robert avec leur orchestre les Sandales.

              Voici enfin la planète Vénus. Je manœuvre mon atterrissage – doit-on dire venusissage ? – avec prudence. La fusée se dépose lentement et avec perfection. J’éteins les moteurs et regarde le sol pâle, avec au loin des montagnes rosâtres, rehaussées de petits boutons rouges. La planète me semble déserte. Ma mission consiste à planter le drapeau de mon pays, à rapporter de la végétation et à établir un contact pacifique avec les indigènes, s’ils existent, évidemment. Mon super analyseur d’air indique que je peux sortir sans casque, l’air étant aussi propre que dans les rues de Trois-Rivières. Mais prudence avant tout ! Je m’arme de mon fusil atomique, avant de descendre le long escabeau.

              Le sol m’apparaît un peu mou et le sable rose très fin. J’explore les alentours, prends des notes dans mon calepin. Après une heure, au détour d’une colline, j’ai la stupéfaction de me retrouver nez à nez avec une fusée rouge. Les communistes ! Comment ont-ils pu arriver avant moi ? Impossible ! Seul le Canada avait les plans secrets de cette fusée à réaction d’un modèle unique ! Or, cette fusée communiste est pareille à la mienne ! Je réfléchis trop et me voilà saisi par-derrière, sans avoir le temps de dégainer mon arme pour me défendre. Deux filles géantes, avec des antennes sur la tête, pleines de deux longues jambes, de lèvres débordantes de rouge et des, des… oui ! Beaucoup trop de ça ! Plus que je n’en ai vu sur la Terre ! Elles sont très fortes ! Elles plantent leurs longs ongles dans mes bras, me soulèvent comme si j’étais une puce. Je n’ai pas le temps de parlementer, voyant que ces créatures sont hostiles. Elles m’emmènent dans leur palace de verre où j’ai l’horreur de voir sur le trône nul autre que Gladu, vêtu comme un communiste ! Un espion rouge! C’est lui qui a volé les plans de ma fusée pour les vendre à Moscou !

              « Cette planète est à nous, Comeau crotte de cochon ! À nous ! Et ces Vénusiennes sont nos sujettes ! Toi, tu deviens automatiquement notre ennemi ! Qu’on lui fasse subir la torture ! » Je suis traîné de force, incapable de protester. Les indigènes femelles m’attachent à un poteau. Quel sort m’attend ? Elles vont me scalper ? Me brûler ? Me crever les yeux ? Elles font une danse rituelle en se déhanchant. Elles font bouger leurs nombrils. Quelle horreur ! L’une d’entre elles, la plus grande, s’avance, s’avance, s’avance et me montre ses grosses lèvres rouges ! Elles approchent ! À l’aide ! Au secours ! Elle veut m’embrasser !

              « À quoi peux-tu bien rêver, mon grand homme ?

              - Hein ? Quoi ? Où ?

              - Crier en pleine nuit ! Tu fais encore un cauchemar ? Pauvre petit bébé ! Viens ! Maman va t’embrasser !

              - Ne me touche pas, femme ! »   

    Mario Bergeron, Contes d'asphalte (2001) pages 499 à 501

    CHANSON DU JOUR : Deodato : Also Sprach Zarathustra


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