• Curieuses larmes

    Curieuses larmes

    Il y a des films qui vous font pleurer ? Moi aussi. Des chansons ? Pas réellement dans mon cas. Des livres ? "Moi non plus" et... En fait, oui, il y a un livre dont la finale me fait pleurer. Bizarrement, il s'agit d'un de mes romans, Contes d'asphalte. J'ai écrit cette finale en février 1997 et je versais des torrents. J'ai dû revoir le texte en vue de la publication en 2001 et, de nouveau : snif snif. Depuis, je l'ai relu pour l'améliorer et... Oui, je relis mes romans pour les rendre meilleurs, même ceux qui ont été publiés. Un roman, ce n'est jamais terminé. À chaque fois : finale et ça coule. Cela vient de m'arriver une autre fois, en ce mardi après-midi le 16 septembre 2014.

    Comment définir ces larmes ? Est-ce que cela signifie que je me trouve fantastique ? Narcisisme auto-lacrymal ? Il y a un psy, à l'écoute ?

    Voici cette finale. La seconde partie du roman est concentrée sur les aventures pleines d'imagination d'un petit garçon, Martin, au coeur du quartier ouvrier Sainte-Marguerite, de Trois-Rivières. Martin aime beaucoup son grand-père Roméo, car il lui raconte des histoires étonnantes. Le garçon ne sait pas qu'au cours de sa jeunesse, Roméo écrivait ce même genre d'histoires, pour plaire à sa soeur Jeanne, qu'il adorait. On y croise des chiens volants, des papillons qui parlent, toutes sortes de fantaisies. Les chapitres de cette partie du roman se terminent tous de la même façon : Roméo raconte une fable à Martin.

    Or, en 1963, alors qu'il est âgé de 13 ans, Martin rencontre, sur la plage de l'île Saint-Quentin, une fille qui fait battre son coeur. Une grande première dans sa vie ! Un rendez-vous est pris pour la soirée. Martin a hâte de retourner chez lui, pour se préparer à cette rencontre. Roméo sent son petit-fils nerveux et décide de lui raconter une histoire. Sauf que Martin envoie son grand-père au diable.

    À ce point, le roman fait un bond vers l'avant, révélant que tout ceci était un texte écrit par un Martin adulte, pour se souvenir de son enfance. Martin est devenu un réputé professeur de littérature pour différentes universités, mais il fut surtout un homme irresponsable, particulièrement face aux femmes. Deux divorces tapageurs, des enfants qui ne désirent pas le voir. Approchant de la cinquantaine, Martin sent qu'il a raté sa vie, qu'il n'a jamais été aussi heureux qu'aux jours de son enfance à Trois-Rivières. Alors, il retourne dans sa ville natale, sachant que son grand-père est toujours de ce monde. Roméo a 99 ans, aveugle, ayant du mal à s'exprimer, mais il reconnaît tout de suite Martin. Alors Martin, en pleurs, s'agenouille près de son grand-père et lui demande de lui raconter l'histoire qu'il avait si impoliment refusée, en 1963. Le vieil homme s'exécute et Martin a du mal à le comprendre, mais saisit ça et là des mots enfantins, prouvant que le vieillard n'avait jamais oublié.  

    Voici un extrait de cette finale. La phrase où il est question des bulles lumineuses sera retenue par mon premier éditeur pour figurer sur un panneau, à l'entrée de son bureau d'affaires.

    Par ces écrits, j’ai exorcisé mon enfance. L’enfance crée des petites bulles lumineuses dans le cerveau et, en les activant beaucoup, les bulles se changent en feux d’artifice où des détails lointains viennent nous éblouir et composer le mot « bonheur » dans ma nuit sans fin. C’est en cherchant à faire danser ces bulles sur le sujet du baseball et des parcs de Trois-Rivières que ce moment cruel du dimanche 21 juillet 1963 est venu me faire pleurer, m’empêchant de continuer d’écrire et de me faire croire que je suis toujours un enfant. Ce moment épouvantable où, impoliment, j’avais envoyé promener mon grand-père Roméo, désireux de me raconter une de ses fameuses histoires, qui sont les plus beaux moments de ma vie. Le chaînon manquant entre le bonheur de ma vie d’enfant et la tristesse de ma quarantaine était là : cette histoire que grand-père Roméo ne m’a jamais racontée.

    Petit secret : lors d'un salon du livre, j'avais eu une entrevue publique à propos de Contes d'asphalte et j'avais avoué pleurer en lisant la finale, tout comme j'en avais versé lors de la création. L'aveu m'avait suivi et des gens m'ont demandé, les années suivantes, si tout ça était vrai.

    CHANSON DU JOUR : Un homme qui pleure, par Claude Gauthier 


  • Commentaires

    1
    fanfan76
    Mercredi 17 Septembre 2014 à 09:55

    Je ne suis pas spy, mais je pense que ce livre que tu as écrit, t'a éveillé des souvenirs heureux ou malheureux ?  ou les deux à la fois ! fanfan

    2
    Mercredi 17 Septembre 2014 à 18:05

    C'est la finale que j'ai inventée. C'est ce que je trouve bizarre : pleurer pour quelque chose qui vient de moi.

    3
    Samedi 20 Septembre 2014 à 11:24

    J'ai toujours pensé que tu étais un type étrange, Mario ! Mais n'est-ce pas ça, aussi , qui fais de toi quelqu'un de si attachant ?

    4
    Samedi 20 Septembre 2014 à 18:35

    Je ne suis pas étrange : c'est le reste de la population qui n'est pas à mon image !happy


    Tu sais, j'écris des romans depuis l'âge de 16 ans et je suis sur le point d'atteindre 59. C'est ma vie. Mes personnages, je les aime beaucoup et quand je termine un roman, j'ai du chagrin. Sauf que la finale de Contes d'asphalte est très portée sur l'émotion.


    Chez cet éditeur, il y a une murale (Enfin... je ne sais pas si elle est encore là...) remplie d'extraits de leurs romans et l'homme avait choisi une phrase de cette finale comme l'une des plus belles de tout son catalogue.

    5
    Samedi 20 Septembre 2014 à 18:51

    Cette anecdote aussi est émouvante.

    (Je reformule : pas étrange, différent, c'est vrai).

    6
    Samedi 20 Septembre 2014 à 19:10

    Je vais ajouter de quoi il s'agit.

    7
    fanfan76
    Lundi 22 Septembre 2014 à 11:29

    Je viens de lire ce que tu as ajouté, et bien je pense que ça te rend triste de ne pas avoir écouté l'histoire de ton grand-père, c'est un regret, mais je pense qu'à un moment de notre vie on a tous l'impression d'avoir passé à côté de quelque chose ! fanfan

    8
    Lundi 22 Septembre 2014 à 17:12

    Fanfan, il ne s'agit pas de moi, mais d'un personnage de roman.

    9
    Émilie
    Mardi 23 Septembre 2014 à 03:59

    Hein ? Vous publiez des romans ? En avez vous plusieurs ?

    10
    Mardi 23 Septembre 2014 à 05:23

    Oui, il y en a eu neuf, depuis 1996. Pour en savoir plus, regardez dans les liens, à gauche, et cliquez sur Mario Romancier.

    11
    Émilie
    Mercredi 24 Septembre 2014 à 04:27

    J'ai regarder un petit peu. J'ai noté les titres et je vais passer à la bibliothèque pour voir s'ils sont là. Merci !

    12
    Mercredi 24 Septembre 2014 à 05:11

    Très bons romans ! Les meilleurs !happy

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